
Dans les couleurs
19.04.2018

Sans titre, 2015 - Justho
Crayon et aquarelle - 21 x 29,7cm
Les couleurs cachées
Il y a dans les couleurs une part mystérieusement imperceptible ou du moins beaucoup plus sensible que la nuance. Elles peuvent attirer l'œil, se faire exubérantes ou au contraire être discrètes.
C'est justement dans ce deuxième cas qu'elles deviennent bien plus intéressantes. Elle prennent l'apparence cachée d'une autre, bien souvent d'un blanc ou d'un noir. Et ce n'est qu'en travaillant notre regard, notre sensibilité et notre concentration que nous distinguons leurs caractéristiques. Ce sont des "couleurs cachées".
Vous me direz, pourquoi y prêter attention alors que cela ne nous empêche pas de lire et observer l'image ?
“Le reflet est pour les couleurs ce que l'écho est pour les sons.”
[Joseph JOUBERT, Carnets]
Plusieurs raisons peuvent venir apaiser cette interrogation. En réalité toutes les couleurs que nous percevons sont des couleurs cachées. Toutes nous cachent leur vraie nature, leurs nuances. Jamais deux fois vous ne verrez une même couleur et ce grâce à la lumière, à votre sensibilité actuelle, à des éléments qui l'entourent et interagissent, se répercutent et/ou se reflètent... Bref en fonction des autres couleurs qui l'entourent.
Si la première a des répercutions sur la seconde, il en va de même dans le sens contraire. Elles se créent mutuellement des nuances et sont donc en constante mouvance. Cet exemple avec seulement deux couleurs se répète entre toutes celles qui se trouvent à proximité les unes des autres. Chaque couleur interagit avec plusieurs autres. On se retrouve alors au cœur d'une "danse" des couleurs.
La percevez-vous ?
La cime du rêve
18.04.2018
Qui de nous deux inventa l'autre ?
Cette phrase empruntée à Paul Eluard dans son œuvre Au défaut du silence de 1925 rime parfaitement avec ce portrait de Victor Hugo réalisé par Auguste Rodin. Elle est "l'œuf ou la poule" des temps modernes. Un artiste en représentant un autre, créant ainsi un lien étroit et sensible, comme si l'un sans l'autre ne pouvait exister.
La poésie et le rêve sont amplement présents dans ce portrait et dans la démarche qui l'a fait exister. On peut y ressentir les idées noires des deux hommes, d'un noir coloré, nuancé, graphique qui nous renvoie au rêve et à cette idée qu'est eigengrau, quand au cœur de l'obscurité, nos yeux perçoivent bien plus qu'une seule couleur, bien plus qu'un simple noir.

Portrait de Victor Hugo vu de profil à droite, 1883
Auguste Rodin - Plume et encres brune et noire, lavis d'encre et rehauts de gouache, sur papier vergé collé sur un feuillet in-folio. - 154x100 mm
“Nageur aveugle, je me suis fait voyant, j'ai vu.”
[Max ERNST, Ecritures]
Entre ombre et aveuglement
17.04.2018

Eigengrau, 2013 - Justho
Acrylique sur papiers déchirés et assemblés - 123x90cm
Inspiré par le poème Les Nouvelles du Soir
Nous n'avons que le choix du noir !
Le rêve ne commence pas lorsque nous nous endormons. Il se fait présent bien plus tôt que cela : alors que, les yeux ouverts, nos pensées nous absorbent laissant notre regard errant sans même pouvoir prendre conscience de ce que nous regardons.
Deux personnes, au même endroit, au même moment, ne voient pas la même chose, ni les mêmes couleurs. Les nuances changent, l'attrait que porte l’œil de l'un n'est pas celui de l'autre. Si vous expliquez votre rêve à quelqu'un il en verra un autre, une autre image, une autre couleur, un autre rêve...
Et vous, de quoi rêvez-vous ?
Les Nouvelles du Soir
À l’heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L’air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s’asseoir
au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte ; aurai-je même
le temps de faire ce voyage avant l’hiver,
de t’embrasser avant de partir ? Si tu m’aimes,
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins,
juste pour ce printemps, qu’on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin,
jusqu’où s’allument les fabriques immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l’étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
en statue : on ne peut qu’avancer. Et les villes
qui sont encor debout brûleront. Une chance
que j’aie au moins visité Rome, l’an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
avant qu’on crie « Le Monde » à notre dernier monde
ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l’use, et ces fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C’est inutile
de nous forcer. Regarde l’eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C’est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.
[Philippe JACCOTTET, Poésie 1946-1967, 1985]